Arthur Ashe a remporté le tout premier US Open en 1968, mais c'est un autre joueur qui a empoché le chèque
|Lard van Boeckel
Au tennis, le dénouement est généralement simple : le vainqueur soulève le trophée et empoche le plus gros chèque, tandis que le finaliste applaudit et repart les mains vides. Lors du tout premier US Open, les règles du jeu ont été totalement inversées.
La finale de l'US Open 1968 : Ashe contre Okker
L'édition 1968 a marqué le début de l'ère Open, le moment où amateurs et professionnels ont enfin pu s'affronter dans un tournoi du Grand Chelem. Ce qui aurait dû être un simple championnat américain est ainsi devenu le symbole d'un sport entrant dans la modernité, avec Arthur Ashe au cœur de cet événement.
Son adversaire en finale était le Néerlandais Tom Okker, surnommé "The Flying Dutchman" pour sa rapidité et son style élégant. Les deux hommes se sont affrontés au West Side Tennis Club de Forest Hills, à New York, lors d'un match en cinq sets qui est allé jusqu'au bout, Ashe finissant par l'emporter dans un cinquième set haletant.
Score final : 14-12, 5-7, 6-3, 3-6, 6-3. Ce premier set marathon n'est pas une erreur : le tie-break n'existait pas encore en 1968, les sets se jouaient donc jusqu'à un écart de deux jeux, aussi longtemps qu'il le fallait. L'US Open deviendra d'ailleurs l'un des premiers tournois du Grand Chelem à introduire le tie-break, dès 1970, seulement deux ans plus tard.
Arthur Ashe est devenu le premier champion en simple messieurs de l'ère US Open, et le premier homme afro-américain à remporter un titre du Grand Chelem en simple.
Pourquoi le champion n'a pas touché le chèque du vainqueur
Voici le rebondissement qui fait de cette finale l'une des histoires les plus étranges du tennis : Ashe n'a jamais reçu la prime réservée au vainqueur.
L'US Open 1968 fut le premier tournoi du Grand Chelem à offrir des gains en argent, avec une dotation totale de 100 000 dollars, dont 14 000 dollars destinés au champion en simple messieurs. Mais réclamer cette somme n'avait rien d'automatique après une victoire en finale, car le tennis de 1968 reconnaissait trois catégories de joueurs, et non deux. Il y avait les amateurs, qui ne pouvaient toucher le moindre centime sans perdre leur statut. Il y avait les professionnels à part entière, qui jouaient déjà pour de l'argent et venaient tout juste d'être réadmis dans les tournois majeurs. Et il existait une toute nouvelle catégorie intermédiaire, les "registered players", des amateurs autorisés à percevoir des gains lors de tournois sélectionnés, tout en conservant leur statut amateur partout ailleurs.
Ashe est resté amateur pur. Lieutenant dans l'armée américaine, il avait besoin de ce statut pour rester éligible à la Coupe Davis, et ne s'est donc jamais fait enregistrer. Okker, lui, l'était. Cette simple différence administrative signifiait qu'Ashe ne pouvait légalement pas accepter le chèque de 14 000 dollars, alors qu'Okker, malgré sa défaite, le pouvait.
Ashe a quitté Forest Hills avec une indemnité de 20 dollars par jour, soit environ 280 dollars au total, pour avoir remporté le plus grand titre de sa carrière. Okker, de son côté, n'était pas un inconnu : sur le chemin de la finale, il avait battu Pancho Gonzales et Ken Rosewall, et il atteindrait plus tard une meilleure place mondiale de numéro 3.
Fait intéressant, le tableau féminin n'a connu aucune confusion de ce type. Virginia Wade a remporté le tout premier titre féminin et a touché l'intégralité de son chèque de 6 000 dollars sans problème, n'étant pas soumise aux mêmes restrictions amateur qu'Ashe devait respecter à cause de la Coupe Davis.
Une victoire qui n'a jamais été une question d'argent
Sur le papier, le tableau est étrange : le champion rentre chez lui avec de la monnaie de poche, tandis que le finaliste empoche le plus gros chèque du tournoi. Mais si cette histoire perdure depuis plus d'un demi-siècle, ce n'est pas pour une question de dollars.
La victoire d'Ashe a fait tomber une barrière qu'aucune prime n'aurait pu égaler. Il est devenu le premier homme afro-américain à remporter un titre du Grand Chelem en simple, s'assurant ainsi une place dans l'histoire du tennis, indépendamment de ce qui figurait ou non sur son compte en banque. Cette même année, il a contribué à mener l'équipe américaine de Coupe Davis vers le titre, mettant fin à cinq ans de disette, et à la fin de 1968, il était le joueur américain le mieux classé au monde. Deux ans plus tard, il est passé professionnel, et en 1975, il soulevait le trophée de Wimbledon face à Jimmy Connors.
Okker, de son côté, n'est pas resté dans les mémoires comme l'homme ayant profité d'une simple formalité administrative. Il reste associé à l'une des finales les plus insolites, et les plus commentées, que le tennis ait connues. L'US Open 1968 demeure la preuve que certaines des plus belles histoires du tennis n'ont jamais vraiment été une question de chèque.
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